La valeur actuelle du classement de 1855

Les Grands Crus Classés en 1855 n’ont souffert aucune remise en question depuis cette date. Leur hiérarchie est demeurée inchangée, si ce n’est concernant le Château Mouton-Rothschild qui est passé de Second à Premier en 1974. Alors, cette hiérarchie est-elle toujours pertinente ?

La hiérarchie au sein des vins de Bordeaux n’est pas à remettre en cause, le système a toujours fonctionné ainsi : les courtiers déterminaient, sur chaque commune, des étalons de valeur, et se servaient de la hiérarchie établie pour fixer les prix des vins de rang inférieur. Il est normal que les meilleurs vins soient les plus chers même si l’envolée des prix est regrettable pour l’amateur (un cru classé valait 30€ en 1980). Néanmoins, depuis un siècle et demi, la valeur des vins, et donc leur hiérarchie, n’a-t-elle pas évolué ? De fait, certains crus – pour diverses raisons – ont vu leur qualité diminuer. Les Premiers, de même que les Seconds, ne paraissent pas concernés par cette diminution de la qualité, en atteste l’explosion assez récente de leur prix.

En revanche, certains Troisièmes mériteraient mieux, d’autres moins, et il en va de même pour certains Quatrièmes et Cinquièmes. En regardant plus loin, certains vins non classés en 1855 mériteraient de figurer dans le classement. Il en est ainsi, par exemple, des crus classés Bourgeois Exceptionnels en 2003 : les Châteaux Chasse-Spleen, Haut-Marbuzet, Labégorce Zédé (réuni à Labégorce à compter du millésime 2009), Les Ormes de Pez, de Pez, Phélan Ségur, Potensac, Poujeaux, et Siran. Citons encore le Château Maucaillou : il n’existait simplement pas en 1855 et ne pouvait donc être évalué.

Autre élément à prendre en compte : les courtiers de la Place de Bordeaux ont procédé à ce classement à la demande de la Chambre de commerce de Bordeaux, elle-même sollicitée par l’Empereur Napoléon III. Les vins du Libournais sont logiquement absents du fameux classement : cette aire de production de grands vins rouges (Pomerol, Saint-Emilion…) avait elle aussi sa Chambre de commerce qui, elle, n’avait pas été sollicitée : de cette manière, aucun Pomerol ni aucun Saint-Emilion ne figure dans le classement de 1855, à la différence du Château Haut-Brion, les Graves relevant du ressort géographique de la Chambre de commerce de Bordeaux. Le premier classement de Saint-Emilion est quant à lui beaucoup plus récent (1959).

Notons par ailleurs que le Château Haut-Brion a la particularité de figurer dans deux classements à la fois, celui de 1855 qui consacre – hormis ce cas particulier – uniquement des crus du Médoc, et celui des Graves, également beaucoup plus récent (1953). Il va de soi que vouloir classer les vins de Bordeaux aujourd’hui, en reprenant le système de 1855 basé sur les prix des crus, impliquerait de prendre en compte les modifications dans la hiérarchie des vins du Médoc, et d’intégrer les meilleurs crus de Saint-Emilion et de Pomerol. En dehors de ces appellations, d’autres vins mériteraient également d’apparaitre dans un tel classement. Ainsi le Côte de Bourg Roc de Cambes y figurerait (de 50 à 70€ selon les millésimes).

Enfin, un autre argument mettant en cause la qualité des crus classés en 1855 repose sur les modifications qu’a subi le vignoble depuis cette date. Autrefois moins vastes, ces propriétés se sont constamment agrandies, pour la plupart, en absorbant des voisins plus petits. Or les parcelles acquises n’étaient pas forcément aussi qualitatives. Généralement, elles appartenaient à des paysans qui s’en servaient pour leur consommation personnelle et n’avaient pas les moyens matériels ni la volonté pour produire un grand vin. Parfois, ces terres accueillaient un champ et du bétail. Comment maintenir la qualité du vin dans ces conditions ?

Les propriétaires ont trouvé la solution. Le Baron Philippe de Rothschild plus précisément, en inaugurant la pratique des seconds vins. Dans les années 30, de mauvais millésimes le conduisent à déclasser une partie de la production du Château Mouton-Rothschild en… Mouton Cadet, le second terme indiquant sans ambigüité la parenté entre les deux vins. Après la Second guerre, l’excellence des millésimes permet de ne plus déclasser une partie des cuves destinées au Premier vin. Mouton Cadet devient une marque commerciale : au lieu d’arrêter la commercialisation de cette marque, on la poursuit en créant pour l’occasion un vin de négoce, entièrement constitué à partir de vins issus d’autres propriétés du Bordelais. Mais c’est une autre histoire.

La hiérarchie issue de 1855 a finalement perdu de sa pertinence au point que son intérêt est surtout historique et à apprécier au cas par cas. D’une part, le classement mériterait d’être revu au sein des propriétés du Médoc pour tenir compte de l’augmentation de la qualité chez certaines, d’une baisse chez d’autres… D’autre part, un tel classement devrait intégrer les meilleurs vins des autres appellations, Pomerol et Saint-Emilion en tête. Evidemment, le préjudice que subiraient les déclassés est trop important pour assister à une refonte de 1855 car il se chiffrerait en dizaines de millions d’euros. On se consolera donc avec la part de rêve qu’il représente malgré tout et l’existence des classements officiels et officieux ayant fleuri depuis cette date, les autres appellations et les critiques ayant entrepris de rattraper ce retard.

 

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